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La poésie de                 Grégoire Leprince-Ringuet
 

 

L'imbécile
 

L’homme était à genoux, le bras gauche tendu,
La poitrine gonflée, le souffle retenu.
Fermés sur un poignard ses doigts frêles tremblaient
Et remplis de chagrin ses yeux rougis pleuraient.
Dans la lame serrée au bout de son poignet,
Comme dans un miroir il voyait son reflet :
Il voit sa propre peine, ses deux joues ruisselantes
Et dans ses propres yeux la terreur qui le hante.
Puis d’un geste soudain de ce bras délétère,
La dague s’enfonça dans ses larges artères.
Et pendant que le corps se vidait de son sang,
L’esprit se rappelait combien il fut souffrant :
« J’ai vécu misérable, mais je meurs en vainqueur
Puisque mes propres mains tueront mon propre cœur.
Je ne regrette rien, car je n’ai rien reçu,
Et j’ai prié pourtant, pourtant j’ai attendu.
Je déteste le sort qui m’a tant détesté
Et je rends cette injure au dieu qui l’a donnée.
Et c’est avec courage et sans aucun remords
Que je bannis la vie à jamais de mon corps.
Car je punis ainsi ce destin inégal,
Qui fait d’un homme un roi et d’un autre un vassal. »
L’imbécile finit dans sa bêtise obscure
Et de sa propre mort il a fait l’imposture.
Comme coule le sable dans un sablier
Son sang fut répandu et son temps écoulé.
Le liquide funeste formait la baignoire
Dans laquelle flottait le cadavre blafard.
Vivant de sa paresse, vivant de son ennui,
Vivant de jour en jour, vivant de nuits en nuits
A rêver sa chimère, rêver son avenir
A rêver ses envies, à rêver, et souffrir.
Et à se regarder dans son miroir immense
En voyant dans ses yeux le doute et l’insouciance.
O pauvre misérable, ta vue me désespère
Et fait glacer mon sang jusqu’au cœur de ma chaire.
Toi qui as méprisé ce merveilleux cadeau
Et toi qui as traîné ta vie comme un fardeau ;
Toi qui n’as pas compris que l’attente était vaine
Et que le travail seul peut dissiper la peine,
Qu’il ne faut plus rêver passer un certain âge
Et commencer enfin son terrible voyage ;
Toi qui n’as pas compris qu’il n’est pas de destin
Et que sans tes actions tes rêves ne sont rien.
O mon pauvre imbécile, j’ai pleuré sur ton corps
Des larmes de colère que je pleure encore.
Car je sais maintenant, ô mon chère imbécile,
Combien devant la mort une vie est futile.


Les larmes de Sophie

 

Une fille pleurait, assise sur un banc
Et moi je regardais ce visage émouvant.
Plein de petits diamants scintillaient dans ses yeux,
De plus en plus brillants, de plus en plus nombreux.
Une flamme a brûlé son sublime regard
Quand la première larme est tombée sous son fard,
Qu’elle a glissé ainsi à travers son visage
Et sur sa lèvre enfin a fini son voyage.
Mais je voulais savoir pourquoi des yeux si beaux
Avaient, le temps d’un soir versé autant de flots.
Je parlais doucement pour ne pas l’effrayer :
« - Qu’avez vous demoiselle, je vous ai vu pleurer.
- Ne me regardez pas, m’a-t-elle répondu.
- Vous pouvez tout me dire, je suis un inconnu.
- Je partage mes joies mais je garde mes pleurs
Personne n’a besoin d’un peu de mon malheur. »
Cette phrase est restée gravée dans mon émoi
Jamais je n’avais vu pleuré comme cela :
Silencieusement, et sans aucun sanglot,
Sans même qu’une ride ne plisse sa peau,
L’étincelle des pleures, une larme à nouveau
Sortait de son alcôve et quittait son berceau.
C’est ainsi qu’elle pleure, doucement, sans un cri
Pour que jamais personne n’en soit averti.


Lune

 

La lune qui là-haut s’allume,
Dans les abîmes des nuits,
Vient traverser la blanche brume,
Et coupe en deux le temps des vies.
Lune qui marque le repos,
Rend-nous ce temps que tu nous vole
Pour que l’on puisse dans les flots,
Voir en reflet tes ombres folles.
Dois-je ainsi chaque nuit mourir ?
Le temps que j’ai ne suffit pas !
Je ne veux plus jamais dormir
Afin de vivre sans trépas.
J’attends que la lune trépasse.
J’attends que le matin la tue,
Que le jour enfin prenne place
Et qu’il me rende enfin la vue.
C’est pourquoi je hais la fatigue,
Je hais l’heure du sommeil.
Elle est gâcher comme une figue
Qui reste longtemps au soleil.
Pourtant j’aime la nuit festive.
Et des étoiles l’infinie.
J’aime une nuit calme pensive.
Et je déteste ainsi mon lit !

 

 

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